Eric Filiol, Directeur du laboratoire de cryptologie et de virologie opérationnelles
ESIEA Laval et Hacker d'Etat, ne mâche pas ses mots : «
L’information et les systèmes qui la traitent sont LA dimension la plus critique, celle qui, de nos jours, détermine et est au cœur de tout le reste : qui tient l’information maitrise tout ».
Et, de ses années de réflexion et d’expérience sur le contrôle de la technologie par les États, il tire un certain nombre d’enseignements d’autant que, dit-il, « l
e contexte actuel a dramatiquement changé et devient critique pour notre pays ». S’inquiétant du retard français et, plus généralement, européen en matière de
cyberdéfense, et de
leur dépendance croissante vis-à-vis de technologies étrangères, pour l’essentiel américaines, Eric Filiol déclare : «
il est urgent de voir revenir un État fort (national ou européen), souverain et maître de notre destin ».
Une des raisons de ce cri d’alarme ? Pour lui, «
les choses sont allées beaucoup plus loin et de manière plus pernicieuse, préparant un contrôle quasi-absolu, par un très faible nombre d’entités (États et multinationales) sur tout ce qui touche à la sécurité informatique et à Internet ».
Car à travers sa description de la face cachée de l’industrie de l’informatique, de la sécurité informatique et à travers elle, celle de l’Internet ; l’auteur tente d’anticiper
la fin probable d’une partie d’échecs commencée dans les années 40 et de montrer les conséquences – dramatiques ? – tant sur le plan stratégique pour les Etats que sur le plan des libertés pour les citoyens.
L’auteur qui la fait remonter à la seconde guerre mondiale s’en explique : «
le non contrôle de l’exportation de matériel chiffre et les conséquences dramatiques dans la conduite de la guerre jusqu’en 1942 (date des premiers succès de cryptanalyse de l’Enigma) ont sensibilisé les USA et les pays occidentaux à la nécessité d’un nécessaire contrôle de toute exportation et dissémination des technologies sensibles ou d’usage dual, en particulier face à la nouvelle menace que constituait le bloc communiste ».
«
Ce contrôle concernait certes les armements – en particulier dans un contexte naissant de guerre froide – mais, ce que le public ignore souvent, cela concernait beaucoup d’autres technologies. Le but – compréhensible et indiscutable en soi – était la nécessaire préservation, par le contrôle des exportations, de la sphère et de la puissance régalienne des États qui ont l’obligation de protéger leurs intérêts (en particulier militaires mais aussi économiques), leurs citoyens et leurs valeurs » ajoute-t-il.
Qui était à l’origine du contrôle ? L’auteur en cite trois : les pays occidentaux, les industriels et le monde académique. Mais insiste l’auteur « l
es règles de ce jeu, ont été fixées dès le départ par les États-Unis ». Fort heureusement, semble-t-il tenté de dire, dès la fin des années 90, un 4
ème acteur –
un empêcheur de "contrôler" en rond - est apparu sur la scène : les hackers. (lire pages 2,3 et 4)
Les années 90 ont vu la dislocation du bloc soviétique, la globalisation croissante de l’économie et des technologies de l’information, l’émergence de nouvelles menaces. «
Il était devenu de ce fait nécessaire, affirme Eric Filiol,
de diversifier les contrôles selon le principe des œufs et du panier. »
Mais la nature du contrôle et les acteurs du contrôle n’ont pas changé. Et pour paraphraser Lord Palmerston concernant la Grande Bretagne, on pourrait dire des États-Unis qu’ils «
n'ont pas d'amis ou d'ennemis permanents, ils n’ont que des intérêts permanents ». Sait-on, par exemple, que le marché des super calculateurs a longtemps été fermé à l’Europe et n’a commencé à s’ouvrir qu’à l’aube des années 90s ?
«
Tout au long des années 90, dit-il,
d’autres dispositifs, plus discrets, se mettent en place : projet Socrates, GATT puis OMC dont le but est de parvenir à une économie globalisée (lire pages 6 et 7)), standardisation de la technologie sous influence US (en particulier Internet), mutation des lois nationales (les lois supranationales [traités ou lois européennes] s’imposent aux lois nationales), développement des réseaux de surveillance de type échelon, judiciarisation croissante des affaires internationales… Bref le monde change, les contrôles s’organisent et s’adaptent. La cible ne sont plus quelques Etats communistes, mais chaque citoyen du monde, équipé d’un ordinateur qui est à la fois un consommateur potentiel dans un monde en cours de globalisation et un terroriste en puissance (islamique, altermondialiste…) ».
A partir de 2001, on entre dans une phase de globalisation accélérée. Avec la montée du terrorisme – les attentats du 11 septembre -, celle de l’alter mondialisme, le contrôle de la technologie prends un cours nouveau. Et
les États-Unis apparaissent comme le "contrôleur en chef".
Maître d’œuvre de la globalisation,
ils font tout pour concentrer la technologie et sa commercialisation aux mains de quelques multinationales plus faciles à contrôler. Ainsi pour la période 2001 – 2012, Eric Filiol décrit deux axes de cette politique : la prédominance de la sphère privée sur le public et la multiplication des OPA, rachats, élimination de concurrents, concentration des productions et des services (par exemple sur le marché des routeurs avec Cisco/Huawei).
Un autre levier va être mis en œuvre : celui du droit. Ce levier va être actionné essentiellement dans deux directions. La première, et sous couvert de défense de la propriété intellectuelle, menace toute innovation venant d’un concurrent (cf. les guerres de brevets Samsung/Apple par exemple mais aussi antérieurement NOVELL/France Telecom), guerre des standards…). La seconde vise à la diabolisation des acteurs échappant au contrôle, donc indésirables (comme les hackers, par exemple avec l’affaire
Vupen ou CoseInt).
D’où l’inquiétude de l’auteur face à «
cette concentration de la technologie et des services entre les mains de quelques États et multinationales qui ont absorbé et/ou fait disparaitre la concurrence et sont en passe de tout contrôler, mettant le reste du monde sous une dépendance qui doit constituer l’ultime contrôle » (Lire page 8).
L’évolution de ces contrôles a, selon Eric Filiol, un impact direct et inquiétant sur
la capacité d’innovation de la France qui risque à moyen, voire à court terme, de devenir une nation de second ordre dans le domaine de la lutte informatique (en particulier offensive) et plus largement pour toute technologie potentiellement sensible. Il s’alarme en particulier de certaines dispositions qui, à ses yeux, peuvent être dommageables à notre pays dont (lire pages 8 et 9) :
- la préemption de l’Etat concernant toute technologie potentiellement intéressant la sécurité nationale ou l’un des dix domaines couverts par le FSI (Fonds stratégique d’intervention), avec blocage des brevets, l’absence de contrepartie financière acceptable pour celui qui innove, autrement dit un pillage en règle (l’Etat peut classifier à tout moment, par décision unilatérale, tous travaux, même dépendants purement de la R & D privée) ; la préemption de l’Etat est justifiée quand elle est motivée par la nécessaire protection de ce dernier et de ses intérêts. Elle n’est pas acceptable quand elle spolie ou qu’elle sert des intérêts économiques plus importants qui, se sentant menacés, la détournent à leur profit.
- le détournement pervers du FSI : celui qui innove est condamné à revendre sa société ou sa technologie à une (grande) société française qui de fait impose sa loi, dès lors qu’il dépend d’un des dix domaines stratégiques définis par le premier ministre de Villepin.
- Le contrôle des exportations, dans le cas où celui qui innove, cherche son autofinancement à l’étranger.
D’où son appel aux pouvoirs publics «
de redonner les moyens et la volonté d’une souveraineté nationale ou au minimum européenne dans le domaine des technologies sensibles, portés par des PME/PMI ».
Il les exhorte surtout
à s’émanciper de la "dictature" des classements internationaux, affirmant qu’il est «
nécessaire voire vital d’avoir une communauté académique véritablement indépendante, active, maitre de son destin et qui ne soit pas soumise aux diktats des classements de type Shanghai (une autre forme de contrôle où la taille l’emporte sur la qualité) », et conclut en rappelant «
qu’une des forces de la France a été, pendant les trente glorieuses, d’avoir un environnement académique de tout premier plan qui œuvrait au service de l’Etat et non d’instances internationales de classement et d’évaluation ».
Lire le
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