Très bonne émission "Affaires étrangères" de France Culture le 23 mars dernier, qui permet de bien saisir l'emprise de TikTok, réseau social hégémonique détenu par une entreprise chinoise.
L’enjeu essentiel est l’idée d’autonomie, qu’elle soit collective (à l’échelle d’un pays / d’un groupe) ou individuelle. Celle-ci est de plus en plus menacée, sans que les citoyens en soient conscients. Ils ont l’illusion d’être libres, alors que leurs choix peuvent être orientés par les informations circulant sur les réseaux sociaux. Les échanges mettent en lumière les conséquences sous-jacentes à cette mondialisation numérique : au-delà du libre échange économique permis par la globalisation du marché, la mondialisation des échanges via les réseaux sociaux est particulièrement préoccupante pour la démocratie. Techniques de ciblage (à partir des vidéos regardées), piratage des données personnelles et propagande sont autant de possibilités d’influencer les choix électoraux, y compris depuis l’extérieur du pays (ingérence souterraine).
Aux Etats-Unis, la Chambre des représentants a adopté la semaine dernière une proposition de loi prévoyant l'interdiction de TikTok dans le pays si la société-mère, ByteDance, ne la vendait pas dans les cinq mois. Toutefois, ce réseau social étant très utilisé par les Américains, les politiques peuvent-ils mécontenter les usagers de TikTok, dans un contexte de campagne électorale ? Dilemme dont la démocratie risque de faire les frais ...
Dans cette interview de Jérôme Bondu (expert en intelligence économique) par Alain Juillet[1], les deux experts se renvoient en quelque sorte la balle pour nous montrer, comme le dit ce dernier, que « le dessous des cartes n’est pas d’une clarté totale par rapport à ce qu’on nous raconte »…
Nous vous recommandons cette vidéo très didactique illustrant comment propagande et désinformation ont eu et ont toujours de réels impacts sur la géopolitique du monde….
Après avoir évoqué quelques cas historique célèbres, Jérôme Bondu nous raconte l’influence des Etats-Unis, à travers la CIA, dans de nombreux conflits.
Que ce soit à la fin de la deuxième guerre mondiale où la collaboration de la CIA avec la mafia locale en France lui a permis de casser la grève des dockers communistes de Marseille (et certains apprendront au passage que FO a été créée par la CIA) et en Sicile de pouvoir envahir le pays en limitant les risques. Ou au Guatemala ou au Vénézuela où son action a été décisive pour défendre les intérêts économiques américains contre des régimes qui leur étaient peu favorables. Ou encore pour faire en sorte qu’Israël vende « à la place des USA » des armes à l’Iran pour le soutenir dans la guerre contre l’Irak…
Plus récemment, le développement d’Internet a rebattu les cartes. Et est décrit la manière dont Cambridge Analytica a pesé dans le Brexit au Royaume-Uni et l’élection de Trump aux USA…
La Russie n’est évidemment pas en reste, avec la vraie « culture de désinformation » de ce pays, depuis le fameux « protocole des Sages de Sion » au début du siècle dernier jusqu’à la « ferme à trolls » d’Evgueni Prigojine (et l’immense pouvoir de nuisance qu’ils peuvent déployer via leur immixtion dans les médias sociaux).
Pour Jérôme Bondu l’objectif est clair : « casser les régimes démocratiques », en favorisant le « pourrissement » des débats entre internautes et l’exacerbation de leur « colère ».
Avec le développement des « big data » et de l’IA, les capacités de manipulation de l’information sont aujourd’hui au coeur de ce qu’on pourrait appeler la « guerre des idées ». Apprenons à ne pas en être nous-mêmes les jouets !
[1] Celui-ci anime sur YouTube un Web Tv de géostratégie : « Open Box TV »
Remarquable entretien sur les fondements de l’affrontement Israël-Palestine avec Jean-Pierre Filiu dans la matinale de France-Inter le 7 février.
Son nouveau livre « Comment la Palestine fut perdue et pourquoi Israël n’a pas gagné » est en librairie le 9 février. Derrière ce titre un peu compliqué même ceux qui pensent connaître le sujet devraient découvrir quelques aspects nouveaux. Le Club des Vigilants avait reçu Jean-Pierre Filiu arabisant, ancien diplomate, professeur à Sciences-Po en novembre 2021 lors d'une Matinale à l’occasion de son précédent livre : « Histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours ».
« Immigration : tolérance de la société, vote à l’extrême droite, le paradoxe français ». Sous ce titre, Ariane Chemin propose une lecture originale, très documentée, de l’attitude des Français à l’égard de l’immigration dans Le Monde daté du 26 octobre. Le constat est simple : un baromètre de la tolérance suivi depuis trente ans par Vincent Tiberj, professeur de sociologie à Sciences Po Bordeaux, montre que la société française est de plus en plus tolérante, au quotidien, avec les immigrés et leurs descendants. Et pourtant il est possible que le pays élise à la prochaine présidentielle la représentante d’un parti dont l’intolérance à l’égard de l’immigration et des immigrés reste le fonds de commerce principal.
Explications proposées : l’abstention différentielle (ce sont les vieux qui votent) et la stratégie réussie de « polarisation » du débat politique sur ce sujet par le Front puis le Rassemblement national et tous ceux qui se croient obligés d’en rajouter sur le même sujet.
Manque à ce très intéressant article une interrogation sur l’intolérance particulière à l’islam, alimentée par l’extrémisme islamiste et les attentats.
Dans le numéro de septembre des Annales des Mines intitulé "La souveraineté numérique : dix ans de débats, et après ?", Hugues de Jouvenel, président d'honneur de Futuribles international et Jean-François Soupizet, conseiller scientifique pour Futuribles international nous livrent une analyse des enjeux posés en termes de souveraineté des Etats (et notamment de l'Europe) face à "l’ascension fulgurante du numérique et le rôle grandissant qu’il joue dans toutes les activités humaines".
Ils relèvent "l’accélération de la mondialisation de l’économie par le jeu du développement de services en ligne" ainsi que "l’entrée dans une ère d’innovations de rupture dont les vagues successives n’en finissent pas de remodeler notre environnement". Ces évolutions économiques qu'ils qualifient de véritable "révolution" confère aux géants du net un pouvoir sans précédent vis-à-vis des États et des institutions internationales, avec lesquels ils rivalisent désormais.
Face à cela, la fameuse "autonomie stratégique" de l'Europe semble à leur yeux plus que menacée...
« Les actifs d’aujourd’hui sont la première génération depuis un siècle qui travaille ou va travailler plus que ses parents ». Cette constatation qui éclaire de manière très intéressante l’ampleur des manifestations contre la réforme des retraites est de Antoine Foucher, président de Quintet Conseil, cabinet de conseil en stratégie sociale, dans une chronique publiée par Les Échos du mardi 16 mai page 10. Plus de diminution du temps de travail annuel depuis les 35 heures et un recul progressif de l’âge de départ à la retraite. Comme par ailleurs le travail ne permet plus de changer de niveau de vie « aussi vite et aussi fort qu’avant » le refus du « travailler plus » n’est pas très compliqué à expliquer.
D’où l’intérêt me semble-t-il de reparler semaine de quatre jours et télétravail dans les négociations sociales que la première ministre essaye de mettre en route.
Célestin Monga, grand économiste camerounais, actuellement professeur à Harvard Kennedy School, a prononcé une conférence inaugurale le 2 mai à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Titre : "Le manifeste de Dakar. Emplois et résilience en Afrique". On n'a pas hélas l’enregistrement audio ou vidéo mais les diapositives qu’il a projetées, dont des statistiques et des cartes. Le propos rejoint celui qu’il avait tenu au Club des vigilants en novembre 2020. Il balaye ce qu’il estime être des « explications simplistes » du sous-emploi ainsi que les « recettes inefficaces ». La solution et l’objectif sont toujours les mêmes : favoriser l’émergence en Afrique d’industries compétitives à haute intensité de main d’œuvre. Est-il besoin de préciser qu’une telle émergence serait une bonne nouvelle pour les Africains d’abord, mais pour les Européens aussi ?
L’expansion de l’évangélisme est un sujet qui doit logiquement intéresser les membres et sympathisants d’un club qui a toujours été attentif aux évolutions de long terme et aux questions géopolitiques. Une série de trois documentaires bien faits, disponibles gratuitement sur le site de Arte, permet de s’instruire sur cette branche moderne du christianisme, dont l'auteur fait commencer l’expansion moderne avec la prédication du célèbre télévangéliste nord-américain Billy Graham.
Ces films obligent le téléspectateur français qui n’est pas encore revenu de son étonnement face au rapide déclin du catholicisme en France (voir la matinale du club en janvier 2020 avec Jérôme Fourquet, auteur de l’Archipel français) à imaginer d’autres évolutions pour le christianisme en France. L’évangélisme y étant encore beaucoup moins massivement développé que dans d’autres pays (États-Unis, Brésil, Nigéria, Corée du Sud…) notre pays n’apparaît que dans le troisième film de la série. Mais la modernité du pasteur et du décor qui font plus penser à une émission de télévision qu’à un temple donnent une idée du potentiel de développement que pourrait avoir le mouvement en France et en Europe. D’autant que la doctrine est simple, fondée sur un rapport direct de l’individu au Christ, à l’évangile et à sa foi, réaffirmée à l’âge adulte à travers une sorte de nouveau baptême. De plus beaucoup d’argent est brassé dans le mouvement et on y fait fortune.
La série revient longuement, bien évidemment, sur les relations dangereuses de certaines branches de ce mouvement multiforme avec la politique et plus particulièrement avec la droite peu démocratique la plus radicale. Le rôle des évangélistes dans l’ascension de Trump aux Etats-Unis et de Bolsonaro au Brésil ainsi que dans l’attaque du Capitole après la non-réélection de Trump justifient au minimum une certaine vigilance des Vigilants.
Le mérite de ces films est aussi de laisser entrevoir une certaine complexité de cette « organisation » multiforme. Elle est évolutive, adaptable et les réalisateurs ont même pu y retrouver des « repentis » parmi ses anciens dirigeants les plus célèbres. Billy Graham lui-même a fini son existence en désaccord avec l’évolution du mouvement qu’il a tant contribué à lancer.
- Sur arte.tv "Les évangéliques à la conquête du Monde", trois épisodes de 53 mn disponibles jusqu’au 09/06/2023
C'est sous ce titre que Jean-François Braunstein, professeur émérite de philosophie contemporaine à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, dénonce la vague d'intolérance qui, au nom de la défense des minorités (ethniques, sexuelles,...), déferle sur le monde anglo-saxon. Selon lui, le but des "éveillés" est de déconstruire l'héritage culturel et scientifique d'un Occident qu'ils accusent d'être "systémiquement" raciste, sexiste et colonialiste.
Abondamment documenté, l'ouvrage examine les différentes composantes de la théorie woke. Ainsi, la théorie du genre, dont, selon lui, le fondement consiste à nier la réalité biologique pour imposer l’idée que le genre « masculin » ou « féminin » dépend de la culture, voire d’un rapport de force et non d’une quelconque réalité biologique ou anatomique. Toujours selon lui, cette théorie va jusqu'à contester les sciences, la biologie, par exemple, qui ne viserait qu'à imposer un « ordre hétérosexuel » qu’il faut donc déconstruire. Ainsi également le racialisme, théorie selon laquelle il faut catégoriser les êtres humains selon des races. Selon Jean-François Braunstein, les wokes considèrent que vouloir oublier la question de race serait la forme contemporaine la plus répandue et la plus grave du racisme. Il dénonce la "théorie critique de la race" (CRT en anglais pour Critical Race Theory). Cette théorie pose comme hypothèse que le racisme est aux sources de la République américaine et qu’un certain nombre de lois, de décisions et de politiques le perpétuent, même si elles sont apparemment neutres ou équitables. Le concept a émergé dans les années 1980 et s’est propagée sous l’expression « racisme systémique ». La notion complémentaire de "privilège blanc" compléterait cette vision d'un racisme omniprésent dans nos sociétés.
A lire soit pour mieux comprendre ce que recouvrent ces notions parfois peu connues du grand public, soit pour se faire peur face à l'envahissement progressif de notre société par ces théories, très répandues dans le monde anglo-saxon.
Non, vous ne la connaissez sans doute pas parce qu’elle n’existe pas encore. Mais il faut qu’elle se généralise rapidement. Le Club soutient l’initiative résumée dans cette tribune publiée récemment dans les pages idées du quotidien Les Echos. Le premier signataire en est Jérôme Cazes, ancien président du Club, qui a lancé depuis le « lobby de l’intérêt collectif » R ! ou Réconcilions-nous (incubateur de l'initiative "Carbones sur factures") dont le Club est partenaire depuis son lancement..
Connaître précisément, rapidement et sans trop d’effort l'empreinte carbone de chaque produit ou service permettra à chaque acheteur d’orienter son achat en fonction de ce critère qualitatif, comme le suggère la tribune. Car cette connaissance est le moyen le plus puissant d’inciter consommateurs et entreprises à baisser le contenu carbone de leur consommation et de leurs produits.
C’était comment la grande médecine française respectée dans le monde entier du temps où le mot crise n’était pas systématiquement accolé au mot hôpital en France ? Des jeunes doivent se poser cette question. Un livre de notre ami Olivier Haertig, membre du bureau du Club, nous offre une immersion dans ce monde-là : l’hôpital dans les années 50 à 80 du siècle précédent *.
Il s’agit d’un ouvrage très personnel puisque c’est une biographie de Charles Dubost « pionnier de la chirurgie cardiaque » par un ancien « enfant bleu » qui lui doit une vie normale et sans doute la vie tout court. On pourrait redouter le caractère trop personnel de cet exercice d’admiration et de gratitude. On aurait tort.
Quand Olivier nous décrit le sort de ces enfants accroupis, incapables de tout effort parce que le sang oxygéné venant des poumons se mélange au niveau du cœur au sang revenant des organes il nous fait vivre de l’intérieur le sort de tous les enfants pas comme les autres.
L’auteur fouille la carrière de son sauveur, l’histoire de la médecine, le fonctionnement du cœur, le développement de la chirurgie cardiaque, les obstacles techniques à franchir, les relations dans une équipe et un service de chirurgie, l’organisation d’une opération, les avancées et les échecs, le sort des premiers opérés, mais aussi la vie personnelle du grand chirurgien, son appartement, sa maison dans le midi, son emploi du temps, ses relations, ses hobbys. Et c’est toute une époque de la médecine française qui ressurgit.
On ne peut qu’être étonné par ce qu’était la capacité d’initiative d’un grand patron de chirurgie à cette époque-là. François de Gaudard d’Allaines, le précurseur, « décida de lancer à Paris la chirurgie cardiaque dans son service de chirurgie digestive ». Et il fit ce qu’il avait décidé sans que personne ne l’arrête ! Alors que le milieu hospitalier d’après-guerre était « plutôt conservateur », précise Olivier Haertig. Et en embarquant dans l’aventure Charles Dubost son ancien chef de clinique. Pour organiser le premier service de chirurgie cardiaque ils s’adresseront à l’hôpital Marie Lannelongue que son statut particulier mettait à l’abri des « lourdes procédures budgétaires » de l’Assistance Publique. Et pour financer une partie du centre de chirurgie cardio-vasculaire de l’hôpital Broussais et rendre le projet difficile à enterrer ils mobiliseront la radio Europe n°1 qui déclenchera un grand mouvement de générosité de ses auditeurs !
Pour Olivier Haertig « l’hôpital qu’a connu Charles Dubost était fort différent de ce qu’il est aujourd’hui ». L’auteur condamne sans appel l’inflation des gestionnaires et l’obsession du contrôle de gestion à l’hôpital. À son avis elle brime les initiatives et démotive les soignants en négligeant la dimension humaine fondamentale de leur relation avec les patients.
Dans ce retour en arrière vers l’hôpital d’hier il y a peut-être quelques bonnes idées à piocher pour l’hôpital de demain…
*Charles Dubost pionnier de la chirurgie cardiaque, par Olivier Haertig ; Éditions Glyphe.
Découvrez les réponses à trois questions posées par Pascal Boniface aux auteurs de "La plus grande révolution de toute l'histoire de l'humanité" (objet de notre dernière Matinale).
Vis-à-vis de l’intelligence artificielle (IA) faut-il privilégier le principe de précaution ou la prise de risque ?
L’intelligence artificielle est-elle la solution pour lutter contre le réchauffement climatique ?
Vous évoquez le risque de tiers-mondisations de l’Europe qui deviendrait un tiers numérique, qu’entendez-vous par cela ?
Pascal Boniface met en avant (sur LinkedIn) la conclusion de la réponse à la première question, en lien direct avec l'enjeu évoqué par la troisième : "Seul l’avenir nous dira si l’Europe parvient à s’accorder et à préserver ses « valeurs » dans le concert mondial de l’IA…"
Comme dans les années trente, l’angoisse de l’avenir et l’impuissance de l’État face au désordre alimentent un nationalisme dangereux, estime l’historien journaliste.
"Néo-nazis, néo-fascistes… la rentrée politique est marquée en Europe par l’arrivée au pouvoir de partis héritiers de mouvements d’après-guerre, en ligne directe avec les heures les plus sombres des années trente du XXe siècle. En témoigne le succès annoncé en Italie de Giorgia Meloni à la tête de Fratelli d’Italia, et celui de Jimmie Åkesson, des Démocrates de Suède, lors des dernières élections dans le pays berceau de la social-démocratie. “Ne sous-estimons pas ces hommes et femmes politiques qui menacent la démocratie. Ils ont souvent du talent ; ils travaillent souvent plus qu’on ne le dit et ils sont donc dangereux” met en garde Jean-Claude Hazera, journaliste, historien, membre du Club des vigilants et auteur du livre ‘Comment meurent les démocraties’ consacré à la période de l’entre-deux-guerres. Pour lui, c’est “l’angoisse de l’avenir” et “le désordre donnant l’impression que l’État ne maîtrise plus la situation” qui alimentent le nationalisme, ingrédient principal du succès des partis d’extrême droite – avec son corollaire le rejet des étrangers. Concernant plus spécifiquement la France, Jean-Claude Hazera ne cache pas son inquiétude pour 2027, redoutant, “Macron n’étant plus là”, une victoire “d’une présidente national-socialiste” qui disposerait dans le régime présidentiel français de “trop de pouvoirs”, et pour qui la tentation de le conserver coûte que coûte serait grande."
Pour ceux qui ne sont pas abonnés, et avec l'aimable autorisation du Nouvel Economiste, voici l'interview réalisée par Philippe Plassart.
Marasme économique, malaise social, fatigue démocratique et même désormais guerre aux portes de l’Europe : jusqu’où peut-on faire le parallèle avec le contexte de la période de la “montée des périls” des années vingt et trente du siècle dernier ?
J’ai mis très largement en cause dans mon livre le lieu commun attribuant la montée du fascisme en Europe à la situation économique, et notamment à la crise dite de 29. Sans entrer dans les détails, Mussolini arrive au pouvoir sept ans avant la crise de 29, l’électorat de Hitler au début des années trente est bien plus large que celui des seuls chômeurs, et les États-Unis, qui vivent une crise aussi épouvantable que l’Allemagne, restent une démocratie. Je n’ai pas l’impression, malgré le retour de l’inflation et les pénuries diverses, que la situation économique d’aujourd’hui en Suède et en Italie, et celle du printemps en France, expliquent beaucoup plus l’ascension de partis que l’on qualifie généralement d’extrême droite et dont on peut redouter qu’ils soient dangereux pour la démocratie. Je lis d’ailleurs que les questions économiques ont été plutôt absentes de la campagne électorale suédoise.
En revanche, je reconnais le même poison dangereux aujourd’hui qu’hier chez Poutine, qui fait la guerre aux portes de l’Europe, chez Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia, chez Jimmie Åkesson et ses soi-disant Démocrates de Suède, et chez Marine Le Pen et son Rassemblement national. La présence lancinante de ce socle idéologique des partis potentiellement dangereux pour la démocratie et les libertés nous crève les yeux : c’est le nationalisme, voire l’ethno-nationalisme en Suède. À partir de Mussolini s’interrompt la séquence historique qui, de la Révolution française aux unités italiennes et allemandes, assimilait peu ou prou construction de la nation et progrès vers la démocratie. La nation, ensanglantée et glorifiée par la guerre de 14-18, devient ce concept au nom duquel on hait les autres – aujourd’hui les immigrés, et notamment les musulmans – et dont la valeur supérieure à toute autre peut tout justifier, et notamment les atteintes aux libertés.
En Italie, la formation Fratelli d’Italia, parti-néo-fachiste qui se situe dans la filiation du MSI (Mouvement social italien), s’apprête à diriger le pays cent ans après l’accession au pouvoir de Mussolini. Quel est l’héritage de ce dernier dans l’Italie d’aujourd’hui ?
Je n’ai pas suffisamment travaillé sur l’Italie de l’après-guerre pour répondre en détail à votre question. Je note cependant que l’Italie a vécu un après-guerre très différent de l’Allemagne, où le nazisme a été clairement mis hors la loi, notamment pendant la période d’occupation alliée. En Italie, la tombe de Mussolini est une attraction touristique et la filiation politique entre le fascisme et Fratelli d’Italia a été assurée sans discontinuer par le MSI, puis l’Alliance nationale. D’où le côté décomplexé de Fratelli d’Italia, qui reprend comme emblème la flamme tricolore des postfascistes du MSI.
Je voudrais souligner une autre forme d’héritage. Giorgia Meloni, comme Mussolini, me semble avoir beaucoup d’instinct politique et sans doute de talent. Je suis frappé par exemple par la manière dont elle valorise la famille et le fait d’être mère, en exploitant les angoisses de la société italienne sur la dénatalité ou la légalisation, relativement récente, des couples LGBT. Ne sous-estimons pas tous ces hommes et femmes politiques qui menacent la démocratie. Ils ont souvent du talent ; ils travaillent souvent plus qu’on ne le dit et ils sont donc dangereux. En Suède, Jimmie Åkesson est un artiste de la dédiabolisation à la Marine Le Pen.
Entre 1920 et 1940, la plupart des démocraties européennes ont chancelé. Quels ont été les ingrédients sociopolitiques à l’origine de cette débâcle ?
J’ai déjà souligné le rôle premier du nationalisme. Ajoutons le désordre, la violence, l’impression que l’État ne maîtrise plus la situation. On retrouve cet ingrédient aujourd’hui en Suède avec une guerre de gangs dont l’État ne vient pas à bout. Les inégalités et la lutte des classes, devenant guerre des classes, ont joué un rôle majeur pour que l’Espagne en arrive à la guerre civile en 1936. Guerre des classes veut dire aussi que la bourgeoisie se défend, comme ce fut très clair en Allemagne. Il serait intéressant d’analyser la situation suédoise et italienne sous cet angle.
Dans les années vingt et trente, les démocraties italienne, allemande ou espagnole étaient jeunes, mal installées. Le “consentement à la démocratie”, qui plonge dans la société plus profondément que les règles constitutionnelles, était faible, tout particulièrement en Espagne. Aujourd’hui, nous avons plutôt affaire à de vieilles démocraties dont le fonctionnement peine à s’adapter à l’époque. Or les démocraties peuvent aussi mourir de vieillesse. C’est la lecture que je propose de l’effondrement sans bruit de la IIIe République française en juin et juillet 1940.
Dans ce processus, le ralliement de la classe intellectuelle aux thèses antidémocratiques semble devoir jouer un rôle décisif. Pourquoi ?
C’est souvent plus subtil qu’un franc ralliement. En tout cas, hier comme aujourd’hui, il n’y a pas de gouvernement autoritaire anti-démocratique sans soutien populaire. Même en Russie. C’est le grand paradoxe du “peuple contre la démocratie”, formule qui a déjà été utilisée comme titre de plusieurs livres. Et l’opinion du “peuple” est évidemment très influencée par le discours des “élites”, et notamment des élites intellectuelles. Dans l’entre-deux-guerres, on trouve des phrases étonnantes de l’économiste Vilfredo Pareto réfléchissant sur les bons résultats du gouvernement fasciste, ou de Thomas Mann opposant les racines de la grande culture allemande à une prétendue civilisation démocratique issue de la Révolution française. On pourrait multiplier les exemples.
Mais regardons plus près de nous un exemple très concret. Depuis deux ans environ, à longueur de journée, tous ceux qui ont accès à une tribune, un journal ou la télévision glorifient la “souveraineté”, au point que nous n’avons plus un ministère des Finances ou de l’Économie, mais un ministère de l’Économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique. Réfléchir aux approvisionnements essentiels de la France et de l’Europe, ainsi qu’à la relocalisation de certaines activités industrielles, est tout à fait rationnel. Abuser du concept de souveraineté signifie tout simplement qu’on caresse paresseusement dans le sens du poil le nationalisme qui sommeille en chacun de nous, et qui profitera in fine aux nationalistes radicaux. C’est dangereux.
Le degré d’intensité de la crise politique aujourd’hui porte-t-il en germe le même effondrement démocratique ?
La situation immédiate était beaucoup plus dramatique dans l’entre-deux-guerres, y compris aux États-Unis, qui échappèrent au péril grâce au talent de Roosevelt. Aujourd’hui, c’est l’angoisse de l’avenir qui taraude des sociétés peu sûres d’elles. La focalisation sur les immigrés et l’islam en est un symptôme. Répondent mal à ces angoisses des démocraties vieillies, fatiguées, hésitantes. Je suis frappé par l’alternance italienne entre des phases euro-technocratiques (gouvernements Monti et Draghi) et des phases de plus en plus populistes. Du coup, en Suède comme en Allemagne, pour répondre à ces peurs de l’avenir, les postfascistes proposent un retour vers un passé idéalisé.
Comment évaluez-vous les chances de l’extrême droite française d’accéder au pouvoir en 2027 ? Et en quoi cette arrivée constituerait-elle une menace, et non pas la marque d’une alternance ordinaire ?
La France est beaucoup plus en danger que les autres démocraties européennes à cause de son régime présidentiel, qui est presque une monarchie élective. Le président de la République à trop de pouvoirs. Or la forme moderne des régimes autoritaire est la “démocrature”. Voyez Orban en Hongrie, Erdogan en Turquie, Trump aux États-Unis. Ils prennent le pouvoir démocratiquement puis ils se mettent à agir sur tous les leviers possibles pour essayer de ne jamais le lâcher : la presse, la magistrature, l’armée, la banque centrale, le Conseil constitutionnel, l’appel à l’émeute.
Ce qui nous menace en France pour ne pas avoir su jusqu’à présent faire de vraie réforme institutionnelle ? Passer directement à la case présidente nationale-socialiste sans jamais avoir eu de ministres ou un gouvernement Rassemblement national. D’autant qu’en 2027, Macron n’étant plus là, on ne voit pas pour le moment qui sera assez solide et convaincant pour l’emporter contre la candidate Rassemblement national. Je crois Marine Le Pen quand elle nous assure de ses convictions démocratiques pour accéder au pouvoir. Toute l’histoire de son parti et de ses semblables me fait craindre qu’elles soient moins solides quand il faudra le quitter.
Dominique Boidin décryptera pour nous le 2e volume du sixième rapport du GIEC* « Impacts, Adaptation and Vulnerability ».
"Ce rapport est un terrible avertissement sur les conséquences de l'inaction", a déclaré Hoesung Lee, président du GIEC. Et pourtant la Cour suprême des USA a récemment contesté l’urgence à agir !
Le réchauffement actuel est de 1,1°et ses conséquences se font déjà sentir. Le dérèglement climatique a malheureusement fait l’actualité cet été. Les évènements extrêmes marquent les esprits. La population Pakistanaise paye le prix fort. La nécessité de s’adapter à cette évolution du climat s’impose de plus en plus à nos yeux : à quoi faut-il s’adapter ? comment s’adapter ? quelles sont les limites au-delà desquelles l’adaptation sera impossible ? quel est l’état des lieux des actions en cours ?
Après une première conférence portant sur le premier volume** (Physical Science Basis) cet hiver, celle ci présentera le contenu du deuxième volume. Elle se tiendra le mercredi 28 septembre.au Forum 104, 104 rue de Vaugirard, entre 19H et 20H et sera visible sur le web à l’adresse https://www.forum104.org/comment-sadapter-rechauffement-climatique-septembre2022
* GIEC - Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (acronyme Anglais : IPCC Intergovernmental Panel on Climate Change)
** Vidéo disponible sur demande
Dans « La plus grande révolution de toute l’histoire de l’humanité » (Inter-Ligere Éditions, 2022), Anne Beaufumé, Jérôme Bondu et Jérôme Coutou s’efforcent de donner des clés pour comprendre les changements accélérés que nous traversons.
Le monde semble s’emballer sous nous yeux, disent les auteurs. Et de citer « Big data, cloud computing, internet des objets, biotechnologie, robotique, imprimantes 3D, biomimétisme, cellules souche, viande de synthèse, nanotechnologies, intelligence artificielle ».
Nous sommes à un moment de bascule dans lequel les découvertes et les innovations dans quatre champs interagissent et provoquent une accélération dans tous les domaines. NBIC : Nanotechnologies (l’infiniment petit), Biotechnologies (la fabrication du vivant), Informatique (les machines pensantes) Sciences Cognitives (l’étude du Cerveau humain).
Les auteurs montrent que dans l’histoire les révolutions industrielles ont été déterminées par des évolutions technologiques : le charbon et la machine à vapeur à la fin du dix-huitième siècle, l’électricité et le pétrole à la fin du dix-neuvième siècle. Le numérique est le moteur de la troisième révolution industrielle en cours, celle de l’informatique et de l’automatisation.
Après « l’homme réparé » grâce aux progrès de la médecine, on parle « d’homme augmenté ». Il est déjà là, disent les auteurs. « Qui aurait imaginé il y a vingt ans que nous aurions quasiment tous « dans notre poche » un smartphone qui nous permettrait de manière nomade, partout dans le monde, de faire des visioconférences, de gérer ses comptes bancaires, ses mails, de se géolocaliser et de trouver le trajet optimal pour se rendre d’un point à l’autre de la planète, de payer des achats, de faire des photos et de les envoyer à des amis ou groupes d’amis ou de les poster sur des réseaux sociaux, etc. ? »
Or, écrit François Dehoze dans une contribution citée dans le livre, « la difficulté intellectuelle première pour penser le numérique tient au fait que l’habitude logique et scolaire, de bon sens, voudrait que l’on pose d’abord les problèmes pour réfléchir ensuite aux solutions. Or, avec l’ensemble des productions techniques, et avec le numérique en particulier, l’ordre est inversé : les techniques s’annoncent toujours comme des solutions de toutes sortes de problèmes, avant que ces derniers aient pu être posés. »
Comment poser les problèmes ? Comment reprendre la main ? Comment rester vigilants et profiter des opportunités des nouvelles technologies pour éviter les perversions et tirer la société qui vient vers l’humanisme ?
Il faut reconnaître que ce livre est plus convaincant dans l’analyse des ruptures multiformes en cours que dans la définition de stratégies pour l’avenir. Du moins a-t-il le mérite de réunir dans un panorama unique des bouleversements qui nous parviennent, jour après jour, fragmentés.
J’y ai, entre autres choses, découvert l’ultracrépidarianisme, ou le fait de parler et donner un avis sur des sujets pour lesquels nous n’avons pas de compétences avérées. Étienne Klein nous révèle que le mot vient d’une devise latine : « Supor ne supra crepidam », le cordonnier ne doit pas parler au-delà de la chaussure !
« Du grec, ô ciel, du grec ! Il sait du grec, ma sœur » s’exclame Philaminte dans les Femmes savantes en évoquant admirativement un pédant que vient de lui présenter un cuistre, Trissotin. Aujourd’hui, la (ou le) Philaminte moderne s’exclamerait : « du woke, ô ciel, il sait du woke ».
Le woke est plus facile à apprendre que le grec. De plus, il vous dispense de lire Aristote ou Platon pour briller en société, car le seul fait de le maîtriser vous mue en philosophe apprécié des médias, qui constituent les nouveaux salons.
C’est ce qu’explique brillamment Jean Szlamowicz, linguiste et producteur de jazz, normalien professeur des universités, dans son tout récent ouvrage « Les moutons de la pensée ».
Le woke, nous dit-il, c’est d’abord (et peut-être seulement, on le verra plus loin) un vocabulaire plus ou moins ésotérique, qui a inventé ou détourné une vingtaine de mots dont il fait un large usage. Par exemple : intersectionnalité, patriarcat, genrisme, racialisation, décolonial, invisibilisation, andrisme, blanchité, micro-agression, transphobie et quelques autres.
Il est assez facile de maîtriser ce vocabulaire, car ces néologismes caractérisent différents aspects d‘une même réalité, sans cesse rappelée.
Elle peut se résumer ainsi : L’homme blanc occidental est souillé par les outrages et les souffrances qu’il a imposées (et qu’il impose encore) à tous ceux sur lesquels il a exercé (et exerce encore) sa domination. Les femmes, qu’il a rendues invisibles (« invisibilisées »), les colonisés et toutes les minorités qu’il exploitait ou disqualifiait. Le passé est contaminé par ses méfaits, il ne faut plus y faire référence. L’avenir doit se construire à partir d’une page blanche. Ceux qui y travaillent doivent : d’abord déceler et éradiquer les formes d’oppression qui subsistent (c’est « l’intersectionnalité ») ; et ensuite en appeler aux nouvelles forces vitales (féminisme intégral, décolonisation, langue inclusive...). La seule chose qui reste à l’homme blanc occidental est le repentir.
C’est une posture quasi religieuse : l’homme blanc occidental a été entrainé dans la chute par la colonisation et la domination. Il est marqué indélébilement par ce « pêché » qui est retombé sur lui et sur ses descendants mais, contrairement à la plupart des autres religions, aucun salut n’est possible. Que la malédiction qu’il a fait peser dans le passé sur les femmes, les colonisés ou les minorités souffrantes descende sur lui.
Les travailleurs du woke, eux, se trouvent du bon côté. Ce sont pour l’essentiel des universitaires et des chercheurs, qui se sont attelés à l’effort de débusquage et de déconstruction des tares colonialistes et sexistes pour en libérer les communautés qui subissent encore cette oppression, y compris dans des recoins apparemment innocents de la vie sociale.
Linguiste et traducteur, Jean Szlamowicz consacre une partie importante de son livre à l’écriture inclusive et au genrisme. Sans doute piqué au vif comme traducteur par l’exigence de ne recourir qu’à des femmes noires (ou plutôt « racisées », c’est-à-dire humiliées du fait de leur race) pour traduire un best-seller écrit par une autrice afro-américaine.
La nouvelle doxa sexualise la langue. Mais, insiste-t-il, les « marques linguistiques ne fonctionnent pas de manière binaire ou sexuée ». Le mot fournisseur par exemple peut désigner non seulement des individus sexués (comme un artisan ou une commerçante), mais aussi une entreprise, une région, un pays.
L’écriture inclusive entend redresser le sexisme que reflète et continue d’engendrer la langue française. Soit, mais pourquoi alors ne pas s’interroger sur le sexisme dans les sociétés parlant des langues sans genre « comme le comanche, le turc, le perse, le finnois, le vietnamien, le yoruba » se demande l’auteur.
Elle présuppose un déterminisme linguistique radical dont on n’a jamais fait l’expérience. Cette vision revient à « déposer dans les mots l’essence des choses » La narration est portée au rang de seule réalité objective, ce qui relève selon lui d’une pensée magique.
Si l’idéologie woke était une philosophie, elle serait un paradoxal système d’abstractions déterministes. Mais ce n’est pas une philosophie, car elle s’exonère de la rigueur du raisonnement philosophique et ne se soucie pas de la cohérence interne de ses concepts ni de l’enchainement logique de son argumentation. L’envahissement de l’émotionnel et des a priori dans ses pseudo-démonstrations, l’usage de tautologies et d’approximations, relèvent plutôt du bavardage des sophistes que Socrate a impitoyablement démonté en son temps.
Les domaines d’application de l’idéologie woke dans les thèses universitaires ou ses autres productions, nombreuses, sont parfois surprenants. Un chercheur découvre que les mathématiques aggravent l’oppression pesant sur les femmes et les personnes queer qui s’en sentent exclues. La solution est trouvée : « susciter des mathématiques queer pour perturber les oppositions binaires ». Un autre que le vin recèle une misogynie et un racisme sous-jacents, participant de la culture du viol et de la violence faite aux femmes. Un troisième écrit doctement que « les travailleurs de l’anus sont les nouveaux prolétaires d’une possible révolution contra-sexuelle » (on pourrait ajouter : et les travailleurs du chapeau ?).
A la lecture de ce livre, on peut s’essayer à dresser un bilan des avantages et des risques liées à cette idéologie pour les uns et pour les autres.
Ses promoteurs en sont les grands bénéficiaires. Elle leur permet de briller à peu de frais en se dispensant de fastidieuses études théoriques et de longs travaux de collecte de données factuelles. Pas la peine de maîtriser la Critique de la raison pure ni les Règles de la méthode sociologique. Elle fournit aux médias (essentiellement aux journaux élitistes tels que Le Monde ou Libération) une source importante de recherches nouvelles, à mi-chemin entre la philosophie et la sociologie, souvent inattendues ou pittoresques, ne demandant qu’un effort de compréhension modéré. De plus, le réservoir des oppressions à dénoncer est suffisamment vaste pour conserver une bonne matière première éditoriale.
Elle permet aussi aux étudiants et aux professeurs de réaliser sans prendre beaucoup de risque leur idéal révolutionnaire. Point besoin de prendre les armes ni de construire des barricades pour renverser l’ordre établi. Il leur suffit d’interdire l’entrée de l’Université ou de l’École à un représentant du patriarcat, de dénoncer des collègues ou de déboulonner une statue pour être un agent de la révolution.
La révolution Woke il est vrai n’est guère dangereuse pour les élites politiques et économiques. Elle ne menace pas leur pouvoir, ce qui justifie leur bienveillance, voire leur soutien (comme c’est le cas pour les grandes entreprises mondialisées).
Mieux, elle détourne l’attention du public de lourdes problématiques économiques et sociales telles que l’accroissement des inégalités, l’appauvrissement des classes moyennes, le pouvoir d’achat... Les revendications identitaires « invisibilisent » les revendications sociales.
Jean Szlamowicz rejoint ici les thèses d’un livre dont une recension a été faite au Club des vigilants l’année dernière, « le frivole et le sérieux » de Michel Clouscard. Ce dernier y exprimait que le bourgeois louis-philippard s’est mué après mai 1968 en bobo libertaire et s’est mis à faire l’apologie des minorités opprimées. Non par compassion ou par grandeur d’âme mais pour éviter de porter le regard sur une réalité qui n’est pas bonne à dire : les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres.
L’appauvrissement des références culturelles communes et la primauté du ressenti dans la révolution woke ne sont pas pour déplaire aux empires industriels et de service. Ils pourront formater de nouvelles offres adaptées aux micro-cultures communautaristes.
L’idéologie woke cependant n’est pas sans danger. Non pas tant pour la cible désignée, le mâle blanc hétérosexuel occidental, car elle reste centrée sur l’élite universitaire et parisienne et pénètre encore peu le grand public. Mais pour la société, car elle promeut une morale fermée, culpabilisante, accusatrice. Elle élimine la notion de bien commun (les revendications identitaires ne peuvent faire société) comme celle de responsabilité individuelle. Au corps social, est substituée une mosaïque d’espaces protégés, camps retranchés d’un communautarisme étroit. Ces éléments peuvent finir par rompre le pacte social et engendrer la guerre de tous contre tous.
Les normes sociales sont remplacées par un moralisme manichéen, sous le contrôle d’un clergé vétilleux et inflexible. Seule est reconnue une responsabilité collective, peccamineuse pour la majorité oppressive, clanique pour les minorités militantes.
Mais ces sombres perspectives supposent une victoire de l’idéologie woke qui n’est guère probable, même si certains pays (dont ne fait pas partie la France) constituent une avant-garde militante comme les États-Unis, le Canada, le Royaume Uni, la Suède.
A court terme, le premier risque est le naufrage de la recherche académique et de la transmission de savoirs dans les Universités occidentales.
Le deuxième risque est géopolitique. Le masochisme de l’Occident ne peut qu’accélérer la montée en puissance de ses grands rivaux : empire russe, empire chinois, Inde, Islam qui affichent déjà leur mépris à son égard (la guerre d’Ukraine vient de le révéler spectaculairement). C’est notre « socle universaliste, laïc, égalitariste » qui est menacé, prévient Jean Szlamowicz.
Pour quel avantage ?
Qui n’a pas vu dans le métro ou sur les autobus parisiens de grandes affiches « Addicted to Lyon », « Oh, my Lot », « Touquet Beach Festival », « Ma French Bank » et tant d’autres ? Sans compter les publicités pour automobiles diffusées sur nos écrans en anglais. On ne les remarque même plus quand la pratique de l’anglais est devenue obligatoire dans nombre d’entreprises et quand les conversations les plus banales sont mitées parfois jusqu’à la trame de mots anglais ou hybrides, ni anglais ni français.
Un Anglais familier de notre pays, Donald Lillistone, lui, les a remarquées et en a été profondément meurtri. Il a décidé d’entrer résistance contre cette invasion, par amour de la culture française, mais aussi de la culture anglaise car le globish apatride est tout aussi menaçant pour elle. Il a publié en octobre dernier aux éditions Glyphe un vibrant plaidoyer intitulé « Le piège du tout-anglais expliqué aux Français par un Anglais ».
Il part de la conviction qu’une langue n’est pas uniquement un moyen de communication. Elle constitue tout autant une manière de concevoir le monde, elle exprime un génie propre. On ne comprend la France que si on parle français. Peut-on imaginer que Molière, Chateaubriand, Baudelaire se fussent exprimés en anglais ou que nous n‘ayons conservé que des traductions anglaises de leurs œuvres ?
Il cite le mathématicien français (Médaille Fields 2002) Laurent Lafforgue, convaincu que l’école mathématique française tire sa force ...de la langue française car il existe un lien indissoluble entre la langue et la pensée, y compris scientifique.
Contrairement aux affirmations des afficionados du globish, l’anglais n’est, selon les linguistes, ni plus clair, ni plus simple, ni plus riche que le français. L’argument de la mondialisation heureuse n’est pas plus probant : même si le monde entier parlait anglais, la paix ne serait pas mieux assurée ni la liberté moins menacée. Sa suprématie comme langue d’affaires est contestable : les pays parlant anglais représentent 30 % du PIB mondial et la tendance est à la baisse.
D’où vient alors sa prétention à l’hégémonie ?
Notre auteur plaide non coupable. Il ne faut pas rechercher du côté de l’Empire britannique. Au faîte de leur puissance, les Britanniques n’ont jamais eu l’intention de convertir le monde. Le désir de se présenter au monde comme un modèle est né aux États-Unis. Il a été porté très tôt par les pères fondateurs. Dès 1780, John Adams déclarait : « l’anglais est destiné à être au siècle prochain (il ne s’est trompé que d’un siècle) et aux siècles qui suivront la langue du monde, plus largement que ne le fut le latin ou aujourd’hui le français ».
L’américanisation de l’Europe, après la seconde guerre mondiale, vient donc de loin. La pratique de plus en plus systématique de l’anglais, nous dit Donald Lillistone, exprime l’hégémonie commerciale, culturelle, politique des États-Unis. Un historien américain (Daniel Immerwahr) l’exprime sans détour dans son livre « How to Hide an empire » publié en 2019. Les institutions européennes y ont contribué en prétendant faire émerger une culture commune se superposant aux cultures nationales : des fenêtres et des ponts sur les billets en euros et l’anglais comme langue commune. Quelle erreur, pour Donald Lillistone, que ce nivellement par le bas ! Les Allemands ignorent désormais la prose de Flaubert ou Maupassant et les Français la beauté des vers de Goethe ou de Heine.
A la fin de son manifeste, Donald Lillistone se veut optimiste pour l’avenir. Il espère un sursaut des institutions européennes contre l’homogénéité terne et fadasse d’une langue commune appauvrie et sans âme. Il note que depuis la sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne le 31 janvier 2020 (il ne dit pas « Brexit » ...), « il n’y a aucune raison, à part une servilité docile envers les États-Unis, pour que l’Union européenne ne puisse fonctionner de manière efficace en accordant la même importance au français, à l’allemand et à l’espagnol qu’à l’anglais ». Il prône un plurilinguisme à la suisse, sauvegardant les cultures nationales. Il espère un sursaut des élites politiques européennes.
Hélas, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, depuis la parution du livre, a décidé toute seule de promouvoir l’anglais au rang de langue de travail unique de la Commission. Cela lui a valu de recevoir pour la deuxième fois le « prix de la Carpette anglaise » décerné par l’Association de Défense de la langue française (voir son site très instructif http://www.langue-francaise.org). Ce prix a été décerné depuis 1999 à de nombreuses personnalités françaises, comme Gérald Darmanin, Anne Hidalgo, Pierre Moscovici, Gérard Descoings, Valérie Pécresse...
Un enseignement pour les Vigilants : nous sommes tous dépositaires de ce trésor qu’est la langue française. Défendons-la et ne nous laissons pas formater par le tout-anglais.
Dans son numéro sur le conflit en Ukraine publié il y a deux mois, R! (dont le Club des vigilants est "partenaire de la première heure) regrettait que les Européens soient aussi faciles à diviser entre eux par les grandes puissances. Il semble qu'aujourd'hui l’agression de Vladimir Poutine ait réconcilié France et Europe...
Mais R! note que face à "l'avalanche bienvenue de mesures immédiates, la question se pose d’une stratégie de sanctions dans la durée". Quelles solutions imaginer du point de vue de l'intérêt collectif ?
R! propose un objectif fédérateur pour l’Europe qui mettrait à mal la véritable "rente" grâce à laquelle le régime de Poutine tient : "Zéro énergie carbonée russe en Europe". Renoncer aux importations russes permettrait d'accélérer la transition énergétique et de réduire à la fois les menaces pour le climat, pour la démocratie et pour la paix...
Professeur à l’université de Stanford (États-Unis), chercheuse associée au Cevipof de Sciences Po, Cécile Alduy s’est penchée sur les procédés rhétoriques du candidat aux élections présidentielles Éric Zemmour, dans un essai bref et incisif, La Langue de Zemmour (Éditions du Seuil, 2022).
Elle montre que son style s’inscrit dans une longue tradition de la langue fasciste.
Disséquant le discours du candidat à la magistrature suprême, elle montre les procédés par lesquels il clôt toute discussion : la répétition à outrance et l'assertion de vérités générales (« on sait que », « depuis la nuit des temps », « c’est toujours »…) qui, de ce fait, deviendraient « naturelles » et non discutables.
Dans le dernier livre de Zemmour (« La France n'a pas dit son dernier mot », publié aux éditions Rubempré), Cécile Alduy souligne la violence qui sature le texte traduisant sa vision des rapports humains excluant l'égalité, le respect, la coexistence entre les sexes, les peuples, les individus.
L'auteur semble développer une fascination morbide pour la guerre, la mort, la conquête et la domination, le mythe du chef charismatique : « Guerre » serait, selon Cécile Alduy, le troisième substantif le plus utilisé par Éric Zemmour, et il côtoierait « mort », « ennemi », « peur », « combat ».
Elle pointe également la manière d’utiliser les guillemets ironiques pour discréditer les mots mêmes, et donc les valeurs, des adversaires. Par exemple mettre « égalité hommes-femmes », « discriminations », « violences policières » ou « État de droit » entre guillemets, comme si ces mots étaient risibles, ne désignaient rien de véritable et qu’on devait s’en moquer et les désacraliser.
Elle dénonce le « processus d'emprise par les mots ». Ainsi lorsqu’il évoque les attentats de Mohammed Merah, Éric Zemmour met sur le même plan et dos à dos victimes et terroriste, tous mis « dans le même sac » sous le même terme plein de haine dans sa bouche – celui d’« étrangers ».
Elle conclut en affirmant qu'il est temps de « refuser de céder la moindre virgule, le moindre mot à cette entreprise d’exténuation du langage et d’assèchement des cœurs ».
On a profondément tort de ne pas s'intéresser à la sémiologie, fondamentalement l'étude des signes. Très connue des communicants et des publicitaires, elle concerne vraiment tout un chacun. Il faut vraiment lire ce remarquable ouvrage d'Elodie Mielczareck, sémiolinguiste, intitulé Anti Bullshit.
Quel est le point commun entre l'affaire Benalla, le changement de nom de Total, la gestion des masques Covid par le gouvernement, le pouvoir d'achat "ressenti" et le greenwashing? Comme dit la 4ème de couverture du livre, "fake news, storytelling, nudge, post-vérité, langue de bois, bienvenue dans le monde merveilleux du Bullshit".
Pour ne pas utiliser en français de mots grossiers, nous proposons de traduire Bullshit par "n'importe quoi"…
Cet ouvrage, éminemment érudit, est très bien structuré. Chaque chapitre se conclut par une "boite à outils", permettant de comprendre et d'agir et une petite synthèse appelée "le bullshit en moins de 2 mn", résumant les concepts clés du chapitre.
Le premier chapitre entre au cœur de la langue, pour faire émerger les mécanismes linguistiques utilisés par le bullshit. On y (re?)découvre les 7 dimensions complémentaires des mots, des aspects physiologique à l'héritage, de la symbolique au levier de transformation. On montre explicitement les ambigüités du langage, les glissements sémantiques possibles, l'exercice du pouvoir par la parole. Des méthodes populistes au "rassurisme", de multiples exemples de politiques, de journalistes sont cités. Comment détecter, s'y retrouver dans ces novlangues ?
On y apprend à distinguer :
- les niveaux sémantiques, avec les significations multiples des mots,
- syntactiques avec l'association des mots, pléonasmes, oxymores, euphémismes, …,
- pragmatiques, avec leur utilisations pour faciliter la relation, pour l'action, en tant que paradoxes, …
- stylistiques, par l'absence, …
Une étude de cas approfondie sert d'illustration à tout ça, la relation entre le PIB et le pouvoir d'achat "ressenti' (oxymore pour faire oublier le réel), de multiples exemples politiques sont cités.
La boite à outils explicite de façon opérationnelle 15 aspects du bullshit, on aborde en synthèse des aspects de langue de bois, d'injonctions paradoxales, de déni du réel…
Le deuxième chapitre traite du storytelling, l'art de raconter des histoires, et de ses usages.
Les 6 fonctions fondamentales sont rappelées : référentielle (le contexte), expressive (l'émetteur), poétique (le message), conative (le récepteur), linguistique (le code), phatique (le contact). L'auteure ajoute une 7ème fonction, magique ou incantatoire. Des exemples stimulants sont donnés pour tous ces aspects.
On aborde alors de nombreux aspects de nos communications. Intelligence des émotions et prises de décision sont étudiés dans leur rationalité (5%) et leurs irrationalités (95%). Peut-on faire du storytelling sans bullshit ?
Deux cas sont alors disséqués, dont celui, passionnant, de la publicité Dior avec Johnny Depp pour le parfum Sauvage. Ce cas est d'ailleurs repris, avec des analyses complémentaires, dans la conclusion de l'ouvrage.
La boite à outil décode pour nous des sémiotypes. Par exemple : le conquérant, le vigilant, le pragmatique, … et leurs expressions et storytellings de base. On y décrit également l'évolution de la parole à la langue, de l'individuel au sociétal, des tics de langage aux codes langagiers, des langues normées aux discours référentiels.
On aborde alors le thème de la post-vérité. L'exemple de Donald Trump est largement utilisé ici. Quelle différence entre le menteur et le bullshitter ?
On pose alors la profonde réflexion philosophique du livre, le rapport de la vérité au réel.
Notre perception se fait à travers des filtres, de la sensation à l'intuition, nous verbalisons le monde à partir de nos attitudes.
Une étude de cas porte alors sur le changement de nom de Total vers TotalEnergies : changer les choses en changeant de nom ? Quelle est l'efficacité des symboles ? Cela peut-il refléter l'engagement ou est-ce du vent ? Quelle histoire inconsciente est racontée ?
Ensuite, un paragraphe analyse bien les origines, et quatre types archétypaux de langue de bois.
Le politique est interpellé, on parle de démocratie sous hypnose et de post langage. On y apprend comment mentir comme un homme politique, en 5 étapes.
Le sujet du lobbying comme fabrique de mensonges à l'échelle mondiale est très bien abordé, ainsi de comment on peut réécrire l'histoire…
La boite à outil va plus loin sur certains sujets, par exemple comment démêler vraie pensée complexe et enfumage. Est alors très bien étudié comment la langue peut être un acte de vérité, comment préserver la vitalité de la langue. Un petit questionnaire permet de montrer quelques "vérités" qui sont en réalité du bullshit.
On traite alors du nudge, ce "coups de pouce" qui exploite nos biais cognitifs pour nous amener à certains comportements. Est cité en exemple la tendance naturelle de nos cerveaux au complotisme. Qu'est ce qui fait sens pour notre cerveau ? Comment modifier le comportement d'in interlocuteur ? Comment jouer de métaphores et des analogies ?
Certaines modélisation de Lacan sont explicitées, relations signifiant/signifié, … Quelques études de cas explicitent dont la notion d'"allègement fiscal" pour les Républicains.
On revient alors aux fondamentaux du mode de fonctionnement cérébral, du reptilien au préfrontal en passant par le limbique, dont le rôle de la temporalité dans la construction de ces territoires cérébraux, illustré par des exemples.
La boite à outils nous arme vers la neuro-communication: création de tension, jeu avec l'auditoire, humour, nouveautés, ne pas essayer de convaincre, storytelling, appel au visuel et au symbolique, partage d'émotions, ….
On aborde alors un autre visage du bullshit : le digital. La communication à distance se généralise. Est-ce que le non verbal va disparaitre? Un rappel est fait de certaines caractéristiques du non verbal, dans toutes ses dimensions, infra-linguistiques (rougeur, pupilles, …), linguistiques (tonalités de la voix, ..), kinésique (mouvements, positions,…), haptique (toucher), proxémique (distances entre personnes, …). Le Covid et ses masques a servi de révélateur, de nombreux exemples sont analysés. Ceci n'a pas été sans impact sur la notion de confiance en entreprise. Deux études de cas complètent le chapitre, sur ce qui permet aux fraudeurs de profiter en temps de pandémie, sur les néologismes et langue Covid en 2020/21
La boite à outils met l'emphase sur 12 commandements pour la communication à distance, sur les différences entre publicité et propagande.
Enfin, un visage clé du bullshit, le paradoxe, est étudié avec soin.
Il y a un fantasme de la pensée magique. Le symbolique prend trop de place. On en revient à Lacan, dont le modèle peut s'appliquer à l'entreprise:
- le "symbolique" est ce qui rassemble et réunit, s'observe dans les rites, les codes d'échange. Mais il peut y avoir hypertrophie…
- l'"imaginaire", c'est la "boite à fantasmes', les images qui nourrissent l'entreprise, son storytelling. Là il peut y avoir déficience…
- le "réel", ce sont les capacités à analyser les indicateurs factuels (veille technologique, concurrentielle, sociale, …), mais le risque est le déni…
L'utilité de cette modélisation est montrée dans une application aux gilets jaunes !
On traite alors plusieurs cas : la gestion des masques par le gouvernement, une analyse d'une affiche de Panzani, le cas du "greenwashing"…
La boite à outils nous arme sur des applications de l'analyse sémiologique, pour déceler des messages, penser systématiquement les signifiants, rendre visible les mythes cachés, etc.
Un chapitre aborde alors quelques approches pour réenchanter le monde, en renouant avec la langue poétique (de nombreux exemples stimulants et amusants dans ce cadre), deux trois études de cas étayent la théorie développée.
La boite à outil incite là à révéler le langage poétique, à participer au mystère du monde, à savoir prendre un point de vue perspectiviste.
La conclusion de l'ouvrage synthétise un certain nombre de points : le bullshit est un post langage, cultive l'art de raconter, a des liens avec la post-vérité, permet le nudge et les manipulations comportementales, est favorisé par la digitalisation, se nourrit de contresens et de paradoxes.
Mais le réel existe et persiste, en dehors de nous. Il s'agit désormais de trouver et de faire s'exprimer, au-delà du bullshit, notre "raisonance".
Cet article a été précédemment publié dans le n°19 (janvier 2022) de la revue Transversus de France Processus