
Nous vivons la crise économique la plus sévère de l’après-guerre.
Les plans sociaux se multiplient, le chômage est à la hausse, celui des jeunes atteint des niveaux très élevés et la croissance est en berne. Dans ce contexte, quels peuvent être les enjeux et les risques sociaux que notre pays encourt à très court terme ou dans les prochains mois ou prochaines années ?
Pour essayer d’y voir clair, il nous faudra tout d’abord examiner
les facteurs qui jouent un rôle important dans la vie sociale et les risques sociaux. Le premier, de toute évidence, c’est naturellement
l’économie. On sait que lorsque l’économie va, tout va ou presque. Lorsque les gens ont du pouvoir d’achat, un taux de chômage peu élevé, une espérance dans l’avenir, les questions sociales qui peuvent émerger sont plutôt simples à régler. A l’inverse, lorsque tous les voyants sont au rouge, les questions sociales prennent un relief particulier et deviennent beaucoup plus difficiles à régler.
L’économie en question
Aujourd’hui, manifestement, on est dans cette dernière configuration pour au moins deux raisons. La première tient au taux de croissance structurel de la France qui, depuis des années, a tendance à baisser, se situant en dessous du taux de croissance d’un certain nombre de pays comparables. La deuxième est relative au taux de chômage endémique à notre pays. Un taux beaucoup plus élevé que dans beaucoup d’autres pays. Bien entendu, la crise de 2008/2009 n’a pas arrangé la situation et le scénario en W se précise. En 2009, les économies occidentales ont connu une baisse de rythme considérable – moins d’ailleurs en France que dans les autres pays – et l’embellie qui se dessinait fin 2010 et début 2011 a été stoppée net par la crise des dettes souveraines en Europe l’été 2011. Crise qui perdure du fait de l’incapacité des pays européens à s’entendre sur les moyens d’en sortir tous ensemble. Certes, quelques progrès ont été faits dans la gestion des situations espagnole et italienne. Mais ces progrès ponctuels ne règlent en rien les problèmes de fond que sont :
- le manque de gouvernance européenne alors même que l’on a une zone monétaire commune,
- l’endettement alarmant des pays européens et pour certains d’entre eux, dont la France, une perte importante de compétitivité.
Quelles peuvent être les conséquences de cette situation extrêmement dégradée sur le front social ? Prenons quelques chiffres économiques qui influent sur le climat social. Que nous dit par exemple l’INSEE sur le pouvoir d’achat ou le chômage ?
Sur le premier, l’INSEE annonce une régression à venir de 0,6 % du salaire moyen et, si on raisonne par unité de consommation, cette baisse serait de 1,2 %, le chiffre le plus élevé depuis 1984 ! Or sur le pouvoir d’achat, il y a un décalage constant entre la réalité des chiffres et la perception, amplifiée, qu’en ont les gens. D’où le "succès" de l’expression "crise du pouvoir d’achat" ces vingt dernières années !
La crise du pouvoir d’achat revient, comme un "marronnier", tous les ans dans la presse. Pourtant, à y regarder de plus près – j’ai fait faire une analyse sur la question -, le pouvoir d’achat a augmenté continument durant ces années. En clair, les Français sont convaincus qu’ils sont dans la crise depuis des années alors qu’ils n’y sont pas vraiment et que là vraiment ils y entrent.
Ce qui est vrai pour le pouvoir d’achat est aussi vrai pour le taux de chômage. Revenons un peu en arrière. Je me souviens de Jacques Delors en 1974, alors Conseiller du Premier ministre Jaques Chaban-Delmas, mettre en garde contre une possible explosion de la société française. En cause ? Le nombre de chômeurs qui approchait la barre des 400 000 ! On le sait aujourd’hui, la société n’a pas explosé. Ceci étant dit, il est clair que le taux de chômage en France est structurellement élevé et qu’il va, hélas, probablement atteindre et même dépasser les 10 %. Un taux similaire à celui des plus mauvaises années, les années 90. C’est dire si la dégradation économique est devant nous !
L’opinion des Français
A ces éléments économiques, on peut ajouter
un élément plus sociétal : l’opinion des Français. Les Français sont très pessimistes. J’ai récemment élaboré, avec l’aide de mes collaborateurs, une série de baromètres incluant près de 100 indicateurs afin de sonder l’état d’esprit de nos compatriotes sur un certain nombre de sujets. Il en ressort que :
- pour une grande majorité des Français l’âge d’or est derrière nous. Devant, c’est l’âge des grandes brumes. Leurs enfants, à leurs yeux, seront moins heureux qu’eux et eux-mêmes l’ont été moins que leurs parents …,
- ils n’ont plus aucune confiance dans un quelconque projet collectif. Ceci est particulièrement vrai pour les jeunes. Mais cela ne veut pas dire que les jeunes sont pessimistes. Ils sont optimistes par rapport à eux-mêmes, leur situation et leur capacité à s’en sortir mais ne croient plus aux projets collectifs présentés par les politiques, les syndicats ou même les intellectuels. A mon sens, c’est peut-être un signal positif,
- ils ne croient pas, ou plus, au système capitaliste. Depuis quinze ans, les Français sont interrogés sur leur sentiment sur le système capitaliste par rapport aux systèmes non capitalistes. Au début, une large majorité considérait le système capitaliste comme meilleur. Mais ce chiffre n’a cessé de baisser au fil des années jusqu’à ce que, l’année dernière, une majorité se dégage pour l’opinion inverse,
- ils nourrissent un réel rejet des élites. D’année en année, on assiste à la baisse continue de la cote de confiance des politiques, syndicats, journalistes, sportifs, entreprises… A noter que si la cote des politiques est basse, elle l’est aussi pour les chefs d’entreprise. Quant aux journalistes, leur cote n’a jamais été aussi basse !
On le voit, tous les voyants de l’opinion sont au rouge et à des niveaux historiquement bas.
Le jeu des acteurs sociaux
Il y a enfin, et c’est
le troisième élément constitutif du paysage social, le jeu des acteurs sociaux.
Prenons tout d’abord les syndicats et laissons parler les chiffres. Dans les années 70, le taux de syndicalisation en France était de 25 %, après un pic de 40 % à la Libération. Aujourd’hui, il est de 5 % !
Nous sommes le pays industrialisé qui affiche le taux de syndicalisation le plus faible. A comparer avec les 20 % en Espagne pour ne pas parler des pays nordiques où il flirte avec les 70 %.
On peut dire que l’on a, en France,
un syndicalisme sans syndiqués. C’est ce qu’on appelle pudiquement un syndicalisme d’opinion. A la faiblesse du nombre de militants actuels vient s’ajouter le fait qu’ils sont vieillissants. Près de la moitié d’entre eux vont partir à la retraite dans les dix ans à venir et les recrutements de jeunes syndiqués ne sont nullement à la hauteur.
L’atomisation syndicale française n’améliore pas non plus la situation. On assiste à une rivalité entre les cinq syndicats représentatifs, là où dans les autres pays il y en a un ou deux.
Ajoutons à cela, le fait que le principal syndicat, la
CGT qui fait près de 34 % aux élections professionnelles, est dans un état de malaise réel. La presse a abondamment rendu compte des problèmes de succession de Bernard Thibaut à la tête de la centrale. Or ce ne sont pas tant ces problèmes qui sont importants que ce qu’ils révèlent. A savoir
la crise du mode de fonctionnement traditionnel de la CGT. Le temps où le secrétaire général disait : «
voilà mon successeur », et où toutes les instances suivaient est révolu. Aujourd’hui, la CGT est moins que jamais monolithique – le responsable de la CGT sur le site de PSA à Aulnay est un dirigeant de lutte ouvrière par exemple -, les références idéologiques communes s’affaiblissent avec le départ à la retraite des générations formées à la culture communiste du temps où le parti et la centrale marchaient la main dans la main. La parole du dirigeant n’est plus d’Evangile. La démocratie interne a atteint aussi le premier syndicat de France. Une évolution qui explique les difficultés de succession actuelles.
Résultat :
les deux fonctions majeures des syndicats que sont la contestation très normale, très légitime, très souhaitable pour endiguer les débordements et la négociation sont largement paralysées. On assiste ainsi à une forme de contestation "décentralisée" que les syndicats, contraints et forcés, suivent mais ne lancent pas et à une panne de la négociation. Comment la CGT par exemple peut-elle se lancer dans des accords en bonne et due forme dès lors qu’elle n’est pas sûre que la base va suivre ?
Le second acteur, c’est le patronat. Là, c’est un peu différent mais
le blocage est le même. Le problème principal des organisations patronales, c’est que les chefs d’entreprise n’y mettent pas les pieds, ou du moins, trop peu les pieds, ou encore que ceux qui y mettent les pieds ne sont pas toujours représentatifs des entreprises. Conséquence ?
Les organisations patronales ont, elles aussi, beaucoup de mal à engager leurs troupes. Pour illustrer mon propos, je citerai le cas de ce grand patron d’un groupe industriel qui, dans mon bureau élyséen, se glorifiait de n’avoir pas mis les pieds au
Medef depuis dix ans ! C’est dire si les organisations patronales ont, elles aussi, un problème, certes différent, de représentativité.
Difficile de transposer par exemple le modèle allemand – où beaucoup de problèmes sont réglés par des rapports de force mais aussi par la négociation - avec des acteurs sociaux, syndicats et patronat réunis, aussi peu représentatifs. Les accords de compétitivité-emploi par lesquels les salariés allemands ont accepté une baisse des rémunérations et une augmentation du temps de travail en contrepartie du maintien de l’emploi de la part des entreprises ont été très fréquents du temps de Schröder. Ils sont quasi impossibles à négocier en France car aucun partenaire ne peut s’y engager.
Une nouvelle majorité
Enfin dernier élément à influer sur le climat social, c’est l’arrivée d’une nouvelle majorité et d’un nouveau gouvernement. Comment peut-on résumer l’attitude des nouveaux dirigeants vis-à-vis de ces questions sociales ?
Au début, il s’agira pour le nouveau gouvernement, et c’est naturel, de mettre en œuvre quelques mesures promises – montrant par là qu’on tient ses engagements – mais aussi faire en sorte qu’elles ne compromettent trop l’avenir. Au nombre de ces mesures, toutes plus ou moins symboliques, on peut citer
l’augmentation du SMIC qui, il faut l’admettre, n’a pas augmenté pendant cinq ans et même si cette augmentation sera très faible,
le retour partiel sur la réforme des retraites et l’augmentation de l’allocation de rentrée scolaire.
Ensuite, la tâche primordiale sera de s’engager dans un vaste dialogue social. Je souhaiterai, à ce stade, m’arrêter sur l’expression "dialogue social". Si l’on pose la question «
êtes-vous pour ou contre le dialogue social ? », tout le monde est unanimement pour.
Il reste toutefois à définir ce que l’on entend par dialogue social. Il existe de fait deux processus très différents. Soit la concertation : le décideur au niveau d’une entreprise, d’une branche ou d’un Etat, consulte, écoute et à la fin prend une décision dont il assume la responsabilité. Ce cas de figure illustre, à mes yeux, le minimum du dialogue social ou encore le bon sens. Soit la recherche d’accords en bonne et due forme. C’est ce qui se passe en Allemagne où deux interlocuteurs, syndicats et patronat, discutent puis passent un accord avec un engagement fort de part et d’autre. Pour les raisons citées plus haut, cette démarche est beaucoup plus difficile à mener à bien dans notre pays parce qu’elle suppose que
les parties syndicales et patronales coassument une décision, en dépit des réactions possibles de leurs bases.
En vérité, et fort heureusement, on a des accords dans les entreprises et très peu, hélas, au niveau national. Tout simplement parce que les organisations syndicales sont "ligotées" et ne peuvent tout simplement pas signer. Rappelons-nous la réforme des retraites de 2003. La
CFDT qui était la seule à avoir signé l’accord a connu une telle hémorragie dans ses rangs qu’elle décida qu’on ne l’y reprendrait plus. En 2010, lors de la deuxième étape de la réforme, Chérèque en personne est venu m’annoncer : «
quoique vous fassiez, ne comptez pas sur moi pour un quelconque accord. J’ai beaucoup perdu en 2003, je n’ai pas envie de recommencer !».
Aujourd’hui, le gouvernement a lancé
une grande conférence sociale qui s’est tenu la deuxième semaine de juillet. Organisée par Michel Sapin, elle comprenait sept ateliers, près de 300 participants et s’est étalée sur deux jours. Son objectif ?
Définir un calendrier de concertation qui va s’échelonner dans les mois à venir.
Le dernier élément, et non des moindres, à influer sur le climat social, c’est
la politique économique et budgétaire que va mener le gouvernement. Un certain nombre de mesures ont été annoncées. C’est le cas notamment en matière fiscale et en matière de budget de l’Etat, en particulier, tout ce qui concerne la sphère de la fonction publique qui est très hautement syndiquée et très représentée dans les états-majors syndicaux.
Commençons par
les effectifs. En dehors de l’Education nationale, de la sécurité et de la justice, le gouvernement a décidé une diminution des dépenses de 2,5 % par an dans tous les autres ministères. Ce qui est facile à dire mais n’a jamais été fait et porte en germe des risques sociaux réels.
Pour
les dépenses de fonctionnement de l’Etat, le gouvernement prévoit une baisse très importante de 7 % en 2013, puis respectivement de 4 % en 2014 et 2015. Enfin, est également annoncé le gel en valeur des dépenses de l’Etat, hors intérêts de la dette et pensions. Or, dans le budget de l’Etat, près de 130 milliards d’euros correspondent à des dépenses de personnel. Comment atteindre cet objectif sans blocage des rémunérations donc gel du point indiciaire et sans doute arrêt des promotions dans la fonction publique !
Ces mesures là, tout-à-fait indispensables pour respecter le Traité européen que le gouvernement français va ratifier, vont probablement avoir des conséquences sociales de grande ampleur dans les milieux de la fonction publique.
Vous allez me dire : «
mais concrètement que va-t-il se passer ? ». J’avoue m’être toujours trompé dans mes pronostics. Je veux dire par là que les difficultés sociales les plus graves sont arrivées au moment où je ne les attendais pas et sur des sujets sur lesquels je ne les attendais pas. Ce qu’il faut surveiller ? C’est ce qu’on n’attend pas.
Ma conviction profonde, aujourd’hui,
c’est que l’on va avoir des problèmes sociaux dans la fonction publique. Que l’on va en avoir aussi sur un sujet qui, à ce jour, est complètement occulté : le problème des transferts sociaux. Pourquoi ? Parce qu’aucun objectif de maîtrise des dépenses ne sera atteint s’il n’y a pas d’objectif sur les retraites et sur l’assurance maladie. Pourtant, c’est dans ces deux postes là que les réserves d’économies potentielles sont importantes.
On peut y ajouter deux autres risques. Le premier concerne l’état d’esprit de l’opinion publique, d’ores et déjà, extrêmement pessimiste et qui peut s’aggraver. A regarder de près les résultats de la dernière présidentielle, on remarquera que le taux d’abstention est très élevé mais surtout que
près d’un électeur sur trois a voté contre le système ! L’addition des uns et des autres donne donc une majorité de gens soit qui ne votent pas du tout soit qui rejettent en bloc le système. Si ces proportions venaient à augmenter, ce serait très dangereux pour notre démocratie. Le second pourrait venir du départ d’un "feu" quelque part. Cela peut partir d’une entreprise publique, d’un plan social et prendre la forme de grèves à répétition, de manifestations. Cela peut aussi épouser le même processus que ce qu’on appelle les printemps arabes.
Ce ne sont pas tant les mouvements initiés par les syndicats qui sont à craindre mais les feux qui peuvent partir de là où on ne les attend pas et qui peuvent se propager d’autant plus vite et fort que ceux qui sont censés les encadrer, à savoir les syndicats, sont eux-mêmes affaiblis.
Toutefois le pire n’est pas écrit d’avance. Notre pays a des atouts énormes. A nous de savoir les mobiliser.
Raymond Soubie
Ancien Conseiller du président de la République et président du groupe de presse AEF
Verbatim réalisé par
Meriem Sidhoum Delahaye
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