Stupéfaction face au spectacle de la « chose publique »

En quelques années, le spectacle de la chose publique s’est transformé. Ce spectacle, qui suscitait approbation ou adhésion, agacement ou colère, provoque aujourd’hui stupéfaction et désarroi. Certes, il n’a jamais été immuable et a toujours comporté une part d’irrationnel et de passion.
Ce qui a  d’abord changé, ce sont les médias et les nouvelles techniques de communication qui ont donné progressivement à l’image et à l’instantané une place croissante et ont fait des responsables politiques des acteurs tenus de réussir leur show. La vie politique s’est accélérée, le temps court est devenu la seule dimension, une « politique de l’instant s’est imposée.

Mutation de la Politique

L’univers politique s’est profondément transformé. Les contre-vérités prolifèrent et profitent à leurs auteurs. Trump annonce la construction d’un mur entre le Colorado et le Mexique, alors qu’il n’y a pas de frontière  entre ces deux états, sans que son propos apparaisse ridicule à une majorité d’Américains.  A un journaliste faisant remarquer à un homme politique, dans une émission télévisée, qu’il vient d’énoncer une contre-vérité, il  lui est répondu : « c’est ma vérité et c’est ce qui importe ». A chacun sa vérité.

Ce culte de la contre-vérité, est associé à une dénonciation des experts,  inclus dans ces élites rejetées et dépendant des pouvoirs en place. Leur opinion n’a pas plus de valeur que celle du premier passant.  Contre-vérités et rejet de l’expertise font le succès du complotisme et de thèses infirmant les vérités scientifiques le mieux établies. Puisqu’il n’y a plus de vérité et d’expertise, l’inexpérience , voire l’incompétence, gage de l’authenticité et de l’indépendance par rapport aux élites corrompues, est célébrée. Toutes les transgressions, incluant racisme et sexisme sont permises. Des germes de guerre civile sont semés.

Dans cet univers irrationnel, le débat argumenté opposant partisans et adversaires sur un programme n’a pas sa place, et il est remplacé par des diatribes  verbales et sommaires. D’ailleurs, les programmes perdent de leur importance. Ce ne sont pas eux qui emporteront l’adhésion de l’électeur, mais la conjuration de peurs plus ou moins fondées : peur de l’étranger, des immigrés et de la mondialisation, peur pour son emploi ou sa retraite.

Montée des populistes

Ces mutations s’accompagnent de la montée des populismes, de droite et de gauche, liés par une haine commune des élites et par un faible attachement à la démocratie. Leur développement rapide a été facilité par les plates-formes  électroniques et l’essor de l’intelligence artificielle. L’accumulation de données par des ordinateurs de grande puissance et l’invention de nouveaux algorithmes  permettent de cibler les électeurs, de connaitre leurs préférences, leur sensibilité et leurs gouts et de leur envoyer  des messages de complicité les enfermant dans un monde clos, éloigné des réalités. Les émotions ainsi stimulées incitent à réagir immédiatement sous forme de « like », de partages et de posts. Les réseaux sociaux sont d’excellentes caisses de résonance. Les hommes politiques y sont présents et ils twittent si nécessaire. La vie politique s’est déplacée du Parlement et des partis vers les plateformes et les fake news.

Les ingénieurs du chaos

Sur ce bouleversement, le livre de référence  «  Les Ingénieurs du chaos «  a été écrit par le journaliste et homme politique Giuliano Da Empoli,  plus connu du grand public par son Mage du Kremlin, qui a rencontré un grand succès. Pour lui, les « ingénieurs du chaos sont des entrepreneurs politiques, consultants, conseillers, spin doctors qui adaptant la politique au fonctionnement des plateformes numériques. Ils partent des colères des citoyens, qu’ils multiplient et approfondissent grâce à leurs instruments électroniques. Ils créent des clashs, captent les suffrages de tous les fâchés et font émerger de nouvelles majorités qui naissent d’une attraction vers les extrêmes. Une campagne présidentielle est un show télévisé. Nous serions dans  « la politique quantique »

Le premier succès de ces « ingénieurs » est l’Italie en juin 2018.

Le président du conseil, Giuseppe Conti, est un inconnu, et les deux hommes forts sont ses vice-présidents, Luigi de Maio (Mouvement Cinq étoiles) dépourvu de diplôme universitaire, ancien steward et spécialiste en fake news et Matéo Salvini , ministre de l’Intérieur, qui twitte chaque jour et fausse les informations. Un aspect festif, comparable au carnaval de Venise, est présent : jeu de masques, bouffonneries, désinhibition. D’aucuns affirment que l’Italie serait devenue un temps la Silicon Valley du populisme global.
Les ingénieurs du chaos ont peu à peu formé une internationale, dont le défunt Steve Banon a été l’étendard, et obtenu de nouveaux succès. Le plus spectaculaire est les Etats-Unis de Trump. Ils se sont multipliés en Europe ces derniers mois avec les victoires de mouvements populistes et nationalistes : Slovénie, Finlande, Suède et Pays-Bas .

Le cas français

La France n’est pas à l’abri de cette dégénérescence. L’existence d’un président-monarque élu au suffrage universel en fait une excellente cible pour les ingénieurs du chaos. L’élection présidentielle, devenue le centre de la vie politique, offre de nombreuses opportunités pour des manipulations à partir des plateformes.
La personnalité d’Emmanuel Macron donne une coloration particulière au cas français. Ce Président de la République, jeune et moderne, est familier de tous les nouveaux outils de communication, et à l’aise dans ce nouveau monde. Il aime transgresser, surprendre et passer en dehors des circuits classiques d’une démocratie parlementaire. Il réunit  les leaders politiques à  Saint-Denis, fait son show sur les problèmes du monde  et la situation française. A une heure du matin, ses invités sont épuisés et demandent grâce, sachant qu’il pourrait continuer toute la nuit. Dans cette catégorie, il n’existe aucun showman en France qui puisse se comparer à lui. Il reste le premier de la classe lors d’ une conférence de presse de plus de deux heures, qu’il aurait volontiers prolongée, s’il n'avait été tenu de rendre l’antenne. Il mêle une maîtrise exceptionnelle du fond (la santé par exemple) et une démagogie populiste sur l’immigration. Il prend des initiatives spectaculaires qui sont sans suite, comme la rédaction d’une vingtaine de milliers de cahiers de doléances, exploités par de trop rares chercheurs. Il multiplie les effets d’annonce, voire les coups,  dans le souci de tenir en haleine l’opinion. Les résultats obtenus par ce premier de classe ne sont pas à la hauteur des talents et des efforts déployés.
Le populisme est représenté avec un succès apparemment croissant par Marine Le  Pen et son cocktail  : dénonciation de l’étranger et des immigrés, rejet des élites, programme simpliste emprunté en partie à l’extrême gauche, nationalisme aveugle. Elle a des concurrents, Zemmour notamment.

Pour les plus anciens d’entre nous, il est difficile de se situer dans ce nouveau monde de la « politique quantique » et le grand désarroi que cela peut engendrer est paralysant.

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